Au lendemain de l'éclatement de sa coalition gouvernementale, le Premier ministre italien Mario Draghi a remis, le 21 juillet 2022, sa démission au président de la République Sergio Mattarella, ouvrant la voie à des élections anticipées en septembre ou en octobre.
Déjà la semaine dernière, Mario Draghi avait présenté sa démission en réponse à une crise politique provoquée par le Mouvement 5 étoiles. Mais, le Président de la République italienne, Sergio Mattarella, "n'avait pas accepté la démission", gelant ainsi la situation politique.
Hier, finalement, les chefs (Giuseppe Conte, Matteo Salvini et Silvio Berlusconi) des trois partis les plus hostiles à la ligne du gouvernement sur la guerre en Ukraine n'ont pas voté la confiance au gouvernement, provoquant de facto la chute de ce dernier.
C'est l'une des journées les plus absurdes de ces dernières années qui laisse de nombreuses questions ouvertes pour ceux qui ne sont pas familiers avec les dynamiques politiques italiennes :
Pourquoi la crise gouvernementale a-t-elle eu lieu ? Qu'est-ce qui a poussé le Mouvement 5 étoiles (Conte), la Ligue (Salvini) et Forza Italia (Berlusconi) à retirer leur confiance au gouvernement ? Que va-t-il se passer maintenant ?
Le début de la crise La crise du gouvernement Draghi trouve son origine dans la décision du Mouvement 5 étoiles de ne pas voter, au Sénat, la confiance au gouvernement sur la conversion en loi du “DL Aiuti”, un décret proposé par le gouvernement pour mettre en place des mesures d’aide destinées aux familles et aux entreprises à hauteur de 23 milliards d’euros.
Les oppositions du Mouvement 5 étoiles au gouvernement dont il est pourtant l’un des membres ne sont pas nouvelles. Déjà à la mi-juin, les premières tensions s'étaient manifestées quand le Mouvement 5 étoiles avait demandé une audition parlementaire sur la guerre en Ukraine et avait émis ses réserves sur la fourniture d’armes à ce pays. Ces agissements avaient finalement abouti à la scission du Mouvement, provoquée par le ministre des Affaires Étrangères Luigi Di Maio.
Depuis, le Premier Ministre Mario Draghi n’a eu de cesse de déclarer « qu’il n'y avait pas de gouvernement possible sans le Mouvement 5 étoiles », précisant que la perte de leur soutien aurait conduit à une crise. Mais, malheureusement, les intérêts du parti ont été jugés plus importants que les intérêts nationaux.
La naissance du gouvernement Draghi Le gouvernement Draghi est né en février 2021. À l’époque, le système politique italien était paralysé par l’incapacité des partis de parvenir à un accord sur les thèmes importants, notamment la gestion de la crise sanitaire. Le gouvernement Draghi a donc été conçu comme un gouvernement d'unité nationale réunissant cinq des six principaux partis italiens.
Il s’agit d’une formule déjà connue et pratiquée en Italie, qui prévoyait que tous les partis (La Ligue, Forza Italia, le Parti Démocrate, le Mouvement 5 étoiles, Liberi e Uguali), à l'exception du parti d'extrême droite Fratelli d'Italia, soutiennent le gouvernement jusqu'aux élections de 2023 pour faire face aux différents défis auxquels l'Italie et l’Europe étaient confrontées, notamment la crise sanitaire provoquée par le Covid-19.
Depuis sa prise de fonction, Draghi a sorti le pays des pires moments de la pandémie de Covid-19 et de son état de crise politique et économique. Il a réussi à apporter une croissance économique modérée (prévision de croissance de +2,8% en 2022 et de +1,9% en 2023) et à faire adopter la réforme de la justice. Il a lancé le processus de modernisation de l'administration publique et a également entamé le processus de diversification de l'approvisionnement énergétique, en signant des accords énergétiques avec de nouveaux pays partenaires, notamment l'Algérie qui est devenue le principal fournisseur de gaz naturel de l'Italie (au début de la guerre en Ukraine, l'Italie dépendait du gaz russe pour environ 45 % de ses besoins).
Malgré ces bons résultats, le Mouvement 5 étoiles, la Ligue et Forza Italia ont décidé, pour des intérêts personnels, de s'abstenir lors du vote de confiance organisé hier, coupant le lien qui maintenait ensemble la grande coalition.
Les élections législatives initialement prévues pour le printemps 2023 seront donc avancées à octobre 2022, même si l'opinion publique souhaitait laisser le temps à Mario Draghi de continuer à mettre en place les réformes.
Actuellement, la priorité est d'approuver la prochaine loi de finances 2022 et de faire passer les réformes nécessaires pour débloquer la prochaine tranche du fonds de relance européen de 750 milliards d'euros, dont plus de 200 milliards sont destinés à l'Italie.
Les conséquences imprévisibles de la crise L'Italie est confrontée à une profonde crise de sa classe politique et non à une crise institutionnelle ou sociale. L'agitation qui a marqué le gouvernement était inattendue et laisse le pays dans un état d'attente, alors que le contexte national et international exigerait au contraire une activité sans faille.
L'Union européenne, dont Draghi est un fervent défenseur (en tant qu'ancien président de la Banque centrale européenne), s'efforce de conserver son unité face à la guerre menée par la Russie en Ukraine et se bat pour une voie écologiquement durable vers l'indépendance énergétique.
De plus, comme souligné par le Financial Times dans un éditorial de dimanche dernier, un vide politique à Rome s’annonce comme une faiblesse de plus pour l'Occident et pas seulement pour l’Europe alors que le Royaume-Uni est occupé à choisir un nouveau premier ministre et que le président français Emmanuel Macron n'a pas de majorité parlementaire forte. La guerre en Ukraine a jeté une ombre sur la politique italienne, non seulement en raison de ses effets sur les prix de l'énergie et des denrées alimentaires, mais aussi en raison des liens de longue date qui existent entre certains partis politiques italiens et Moscou.
Le gouvernement Draghi représentait un modèle efficace, très populaire en Italie et respecté autant Europe qu’à l'étranger. Mais, la communication sobre de la Présidence du Conseil, l'efficacité des actions concrètement menées par le gouvernement, et l'utilité des politiques de réforme prévues pour réaliser le PNRR (plan national de relance et de résilience italien) ont finalement conduit la classe politique italienne anti-establishment à un état de fibrillation nerveuse.
Les prochaines étapes Avec la démission de Draghi, s'ouvre une nouvelle phase de crise dont le calendrier est rigoureusement encadré par la Constitution, à commencer par le choix de la date de convocation de nouvelles élections.
L'article 61 de la Constitution italienne dispose que "les élections législatives ont lieu dans les soixante-dix jours suivant la fin des précédentes", c’est-à-dire dans les soixante-dix jours suivants la fin de la précédente législature. Traditionnellement, il y a toujours eu un délai de 60 à 70 jours entre le décret de dissolution des Chambres (Assemblée Nationale et Sénat de la République) par le Quirinal et les nouvelles élections. Si le Président de la République décide de dissoudre le Parlement dans les prochains jours, les prochaines élections législatives auront lieu soit le 2 octobre soit le 9 octobre. Pendant cette période de transition, le Premier ministre démissionnaire, Mario Draghi, restera en fonction pour expédier les affaires courantes jusqu'à la nomination de son successeur issu des urnes.
En ce moment, tout repose sur les épaules du Président de la République qui est le garant de la Constitution.
Conclusion Le départ de Mario Draghi est un coup dur pour l’Italie et pour l'Union européenne.
Mario Draghi était un élément essentiel de la position exceptionnellement unifiée de l'Europe contre l'agression de la Russie, et son départ intervient alors que le bloc s'efforce de maintenir un front uni et de relancer son économie.
En Italie, nombreux sont ceux qui attendent que les partis politiques s'engagent en faveur des réformes proposées par le gouvernement sortant. Mais, seuls le Parti démocrate et les autres groupes du centre ont montré qu'ils avaient compris le rôle essentiel du gouvernement Draghi. Ces derniers sont désormais appelés à planifier de manière crédible l'avenir de l'après-Draghi, conscient du fait que l'absence de propositions politiques crédibles pourrait mener à la naissance d’un nouveau gouvernement dominé par des partis populistes et extrêmes favorables à Poutine et hostiles à l'UE.
La fenêtre pour les réformes structurelles en Italie ouverte par Draghi pourrait se refermer rapidement. Les acteurs politiques italiens responsables doivent empêcher que cela ne se produise.
Whatever it takes!