L'Union européenne est confrontée à une érosion de son influence sur l'économie mondiale, et elle doit augmenter ses dépenses de près de 800 milliards d’euros par an dans des secteurs tels que la technologie et la défense afin de rester compétitive face aux États-Unis et à la Chine.

Telle est l'évaluation fournie par le rapport très attendu de Mario Draghi, ancien président de la Banque centrale européenne et ancien Premier ministre Italien, qui a qualifié d'« existentiel » le défi auquel est confrontée l'Union européenne.

Cette analyse est le résultat d'une étude demandée par la Commission européenne sur les causes de la crise de compétitivité de l'Europe. Elle servira de guide aux décideurs politiques, qui se réuniront bientôt à Bruxelles pour déterminer le prochain plan stratégique quinquennal de l'Union. Il s'agit donc d'un document très attendu, qui définit essentiellement les prochains enjeux pour l'Union européenne.

Selon le rapport, pour transformer l'économie du vieux continent, l'Union européenne doit développer une stratégie industrielle comprenant un réseau énergétique commun, des achats militaires conjoints ainsi que des programmes de formation avancée pour les travailleurs.

Mais que propose réellement le rapport Draghi ? Les recommandations formulées dans le rapport peuvent être résumées en trois impératifs.

Combler le retard en matière d'innovation par rapport aux États-Unis. Draghi propose de renforcer - en doublant son budget - le Conseil européen de l'innovation afin de le rendre similaire à la DARPA, l'agence américaine qui soutient les technologies stratégiques ; de créer un régime juridique simplifié pour les jeunes entreprises, valable dans toute l'UE ; de renforcer le réseau de superordinateurs pour l'intelligence artificielle ; et d'encourager la consolidation dans le secteur des télécommunications, notamment en révisant les règles de la concurrence. Draghi propose en particulier d'attirer des chercheurs de haut niveau en créant une « chaire de l'UE », c'est-à-dire en faisant d'eux des fonctionnaires européens de facto.

Environnement et industrie ensemble Le second impératif, créer « un plan commun pour la décarbonisation et la compétitivité », est beaucoup plus controversé et clivant car il touche au cœur de la crise que traverse l'industrie européenne et tente de réconcilier des objectifs (développement industriel et protection de l’environnement) perçus comme contradictoires.

Selon Draghi, il est nécessaire de réduire les prix de l'énergie, qui sont très élevés en Europe, par exemple en achetant conjointement du gaz liquéfié.

Le rapport précise que la décarbonisation doit être plus rapide, par exemple en accélérant les procédures d'approbation des installations, mais aussi - thème cher aux entreprises - qu'elle doit être « technologiquement neutre », et cite l'énergie nucléaire aux côtés des énergies renouvelables, de l'hydrogène et des biocarburants, tout en suggérant d'encourager les réacteurs de nouvelle génération.

Quant à l'industrie verte, confrontée à la concurrence de la Chine, il est recommandé de soutenir les secteurs où l'Europe peut être leader - comme la production des batteries - et les secteurs stratégiques, y compris avec des « quotas obligatoires de production locale ».

Parmi les propositions figure un plan spécifique pour le secteur automobile - l'exemple le plus évident du court-circuit entre les objectifs climatiques et l'absence de politiques industrielles - qui favoriserait la naissance d'une chaîne d'approvisionnement européenne en matière de mobilité électrique.

Enfin la sécurité, économique et militaire. Le rapport décrit le besoin de sécurité dans deux sphères, la sphère économique et la sphère militaire plus classique. Dans la première sphère, l'Europe doit veiller à sécuriser les ressources cruciales pour sa production industrielle, en signant des accords d'approvisionnement avec les pays producteurs, en augmentant l'extraction des matières premières (y compris par l'exploration des grands fonds marins). Davantage d'investissements sont nécessaires dans les productions stratégiques, telles que les microprocesseurs.

Tout cela doit être soutenu par une « politique économique extérieure » de l'UE qui utilise également des instruments tels que les barrières commerciales pour protéger les industries européennes en développement.

En ce qui concerne la défense et l'espace, la clé pour Draghi est l'agrégation des commandes et des équipements, grâce à la consolidation de l'industrie. Ici aussi, il faut investir davantage dans la recherche : la Banque européenne d'investissement (BEI) pourrait y contribuer, mais ses statuts doivent être modifiés pour que cela soit possible.

Comment financer ces propositions ? La question des investissements concerne l'ensemble du plan, puisque pour permettre à l'Europe de faire face à ces transitions, le rapport investissement/PIB devrait augmenter de 5 points de pourcentage, soit autant que trois plans Marshall.

Cela peut être réalisé en partie, écrit le rapport, en stimulant le secteur privé, grâce à la réalisation de l'union des capitaux et de l'union bancaire.

Le secteur privé peut jouer un rôle clef, mais une forte composante d'investissement public est nécessaire. C'est pourquoi Draghi recommande que l'Europe « s'oriente vers l'émission régulière de titres communs sans risque », c'est-à-dire les Euro-obligation ou Eurobonds déjà utilisés pour financer le plan de relance après la pandémie Covid-19.

Enfin comme condition nécessaire, le rapport suggère une réforme du fonctionnement de l'Union. Moins de bureaucratie, avec la création d'un vice-président dédié à la simplification, et un processus de décision plus rapide. Pour surmonter les vétos, Draghi propose « d'étendre le vote à la majorité qualifiée à davantage de sujets » au lieu de l'unanimité.

Il recommande en conclusion d'explorer la voie des accords différenciés entre groupes de pays, ce que l'on appelle une Europe à plusieurs vitesses.