L'élection de Trump pour un second mandat n'est décidément pas une chose ordinaire. Remporter un second mandat non consécutif est arrivé une seule fois dans l'histoire des États-Unis : Grover Cleveland, démocrate, en 1893. Mais ce n'est pas seulement cela qui fait de la victoire de Donald Trump quelque chose d'inhabituel.

Nous avons l'habitude de considérer les États-Unis comme le pays occidental qui montre l'avenir de la démocratie. Et cette fois-ci, ils l'ont fait d'une manière nouvelle, en faisant apparaître des dynamiques et des phénomènes qui en disent aussi long sur notre avenir et sur la manière dont nous, en tant qu’européens, voyons le monde.

Les questions qui ont émergé pendant la campagne et qui ont résonné dans le premier discours de Trump en tant que président élu doivent donc être analysées avec soin, car elles sont d'une grande importance pour nous aussi.

**Tout d'abord, les chiffres **Mais il y a d'abord les chiffres. À la fin du dépouillement, ce qui pour beaucoup n'était qu'un des scénarios les plus éloignés s'est manifesté : le "Trifecta" républicain, c'est-à-dire la conquête par les Républicains de la Présidence, de la majorité au Sénat et de la majorité à la Chambre des représentants.

En ce qui concerne la Présidence, Trump a obtenu 50,6 % des suffrages exprimés par les citoyens, contre 47,5 % pour Kamala Harris. Il s'agit d'un écart de 3 points de pourcentage qui, en vertu du système du collège électoral, s'est traduit par 312 votes pour Trump et 226 votes pour Kamala Harris. Ces chiffres élevés n'avaient pas été prédits par les sondages, et dans une certaine mesure ont même surpris les Républicains eux-mêmes.

On peut donc se poser la question suivante : comment Trump est-il parvenu à obtenir ces résultats ?

Une première réponse simple mais pas banale est que Kamala Harris a fait nettement moins bien que Joe Biden en 2020. À l'époque, Joe Biden avait obtenu plus de 81 millions de voix et il avait remporté le vote populaire avec plus de 51%. Cette fois-ci, Harris a obtenu un peu plus de 70 millions de voix, soit 10 millions de moins que Biden.

Trump, quant à lui, a obtenu le même nombre de voix qu'en 2020, soit environ 74 millions, mais compte tenu des mauvais résultats de sa rivale, il a remporté le vote populaire. En 2016, en revanche, Trump n'avait gagné que grâce au système du collège électoral. Hilary Clinton l'avait en effet devancé dans le vote global des citoyens.

La deuxième réponse possible est que cette fois-ci, Trump a non seulement remporté la majorité du vote populaire (ce qui n'était pas arrivé aux Républicains depuis 2004 avec George W. Bush), mais il a également gagné dans tous les « Swing States », c'est-à-dire les États considérés comme étant en situation d'équilibre entre les Républicains et les Démocrates.

Trump a gagné en Caroline du Nord et en Géorgie, où le vote afro-américain a pesé lourd. Mais il a aussi gagné en Pennsylvanie, dans le Wisconsin et dans le Michigan, des États qui faisaient historiquement partie du « Blue Wall » des démocrates et qui étaient restés aux mains des démocrates pendant plusieurs années grâce au vote des ouvriers. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Dans le Michigan, par exemple, le vote des « Arabes américains », furieux contre l'administration Biden à propos de la guerre de Gaza et qui ont décidé de voter républicain, a lourdement compté.

Dans les « swing states », Trump a remporté des victoires, même avec de faibles écarts (souvent de quelques points seulement), mais avec des marges plus importantes que celles par lesquelles Biden avait remporté ces mêmes États en 2020. Par exemple, en Géorgie, Biden avait gagné en 2020 avec 11.000 votes, alors que cette fois Trump a gagné avec environ 110.000 votes : 10 fois plus.

Le taux de participation a également son importance, puisqu'il a été plus faible qu'en 2020. Cela signifie que Trump a gagné à la fois parce que de nombreux électeurs démocrates ne se sont pas rendus aux urnes, mais aussi parce qu'il a réussi à attirer à lui une partie de l'électorat démocrate.

Sur la base des sondages, certains glissements des démocrates vers les républicains sont manifestes et cruciaux. Tout d'abord, Trump a renforcé son soutien dans le bassin électoral qui lui est le plus favorable, à savoir les électeurs blancs ayant un faible niveau d'éducation, c'est-à-dire ceux qui n'ont aucun diplôme d’enseignement supérieur.

En 2016, il avait remporté 71% de ce groupe de votants. Lors de cette dernière élection, il a atteint 75%. L'éducation devient donc l'indicateur le plus significatif pour comprendre l'orientation des électeurs aux États-Unis.

Mais la grande nouvelle, c'est que Trump a également réussi à attirer le vote dit « ethnique », c'est-à-dire celui de la population non blanche : il a notamment fait consensus parmi les Afro-Américains (surtout les hommes), qui sont décidément peu enclins à accorder la présidence à une femme. Le score de Trump parmi les noirs a presque doublé pour atteindre près de 15 %. En d'autres termes, seuls 85 % des Afro-Américains ont voté pour Harris. Ce chiffre peut sembler peu élevé pour les Républicains, mais il suffit de savoir qu'environ 95 % des noirs avaient voté pour Obama. Trump a eu une marge positive de 10%, ce qui est beaucoup dans le contexte électoral.

Mais surtout, Trump a augmenté son soutien parmi la population hispanique (ce que l'on appelle les Latinos). Il est monté en puissance jusqu'à 40 %, doublant presque le pourcentage par rapport au passé.

Il est clair que dans ce cycle électoral, les citoyens d'origine latino-américaine ont récompensé Trump sur les questions économiques, mais aussi sur la question de l'immigration (en contradiction avec leur propre origine).

Trump a également grignoté le consensus parmi d'autres catégories traditionnellement démocrates. Si l'on pouvait s'attendre à une forte augmentation de son emprise sur les personnes âgées, sa progression chez les jeunes était moins évidente. Selon les dernières données, alors que dans le passé les démocrates dépassaient les républicains de 20 points de pourcentage dans le vote des jeunes ou des jeunes adultes, cet écart s'est réduit à environ 11 points.

Il ne reste plus qu'à constater que Trump a donc été élu par la majorité des citoyens américains et qu'il dispose d'un mandat complet pour au moins les deux prochaines années (date des prochaines élections de mi-mandat).

L'avenir des démocrates Ces données ne montrent que partiellement l'ampleur du virage à droite des électeurs américains, mais en tout cas, elles restent un très mauvais signal pour les démocrates.

Il suffit de préciser que les Latinos constituent le groupe dont la croissance est la plus rapide dans le pays. Un virement vers la droite de leur part augmenterait donc également le nombre de voix qui tendent de plus en plus vers les républicains à moyen et à long terme.

Les stratèges démocrates ont parlé de catastrophe, non seulement en raison de la défaite (qui en soi se joue à quelques points de pourcentage), mais aussi parce que le Parti Républicain semble s'être montré capable, du moins à ce stade, de construire une nouvelle coalition électorale qui divise celle qui est traditionnellement démocrate.

Il n'est bien sûr pas certain que cette dynamique se confirme à l'avenir. La personnalité de Donald Trump, qui a une fois de plus réussi le miracle de se présenter à la fois comme un champion des grandes entreprises et comme un défenseur des gens ordinaires, toutes ethnies confondues, y est certainement pour beaucoup.

De leur côté, Kamala Harris et Joe Biden ont reconnu leur défaite. Tous deux se sont engagés, contrairement à Trump, en faveur d'une transition pacifique du pouvoir. Mais ils ont promis de poursuivre leur combat : « ne jamais renoncer », a répété Harris.

Mais pour le Parti démocrate, s'ouvre une douloureuse saison de « soul-searching » ou d'examen de conscience et d'autocritique, qui conduira probablement à des batailles internes et à des règlements de compte qui n'aboutiront pas immédiatement à l'émergence d'un nouveau leader du Parti démocrate.

C'est justement la question cruciale : qui sera le nouveau leader démocrate ?

Certainement pas Kamala Harris qui s'est retrouvée candidate à la suite de la sortie de Biden. Et pour le Parti démocrate, l'éternel dilemme se posera à nouveau : visera-t-il plus au centre ou plus à gauche ?

Pour l'instant, nous ne pouvons pas répondre à ces questions. C'est trop tôt !

“A star is born !”

Mais plus que les faiblesses des Démocrates, c'est ce qu'ont fait les Républicains qui est intéressant. Et dans ce domaine, le magnat sud-africain (naturalisé américain) Elon Musk a fortement émergé, et ce n'est pas un hasard s'il a été remercié à plusieurs reprises par Trump dans son tout premier discours après la victoire.

La récompense de son immense engagement ne s'est pas fait attendre : Musk sera en effet le co-directeur du D.O.G.E., le « Department of Government Efficiency », dont l'objectif sera de simplifier l'administration américaine, en poussant à l'extrême le processus de rationalisation et de recherche d'efficacité, que Musk a lui-même appliqué dans ses nombreuses entreprises (avant tout X, l'ancien Twitter).

Musk est certes un personnage exceptionnel en soi, capable de révolutionner l’industrie automobile, les voyages dans l'espace et même la communication par satellite.

Il est également propriétaire de X, qui s'est avéré être un outil de communication clé pour le discours public de l'Occident dans l'ère numérique. Musk avait explicitement dit qu'il voulait l'acheter précisément parce qu'il voulait maximiser ce potentiel.

Visionnaire et messianique, Musk est l'homme le plus riche du monde qui non seulement s'est ouvertement aligné sur Trump, mais a activement (et physiquement) fait campagne pour lui : il a organisé des rassemblements, attribué des prix en argent à ceux qui signaient des pétitions pro-Trump, et a même déplacé sa résidence à proximité du siège de la campagne républicaine. Mais plus généralement, il a mis sa notoriété, son aura presque surhumaine au service du candidat républicain.

Les implications pratiques de cette alliance se sont déjà manifestées. Comme on l'a dit, Musk s'est déjà vu confier la direction de la D.O.G.E., mais il pourra continuer à « encaisser » de gros dividendes en termes de contrats gouvernementaux (sans conflit d'intérêt manifeste, puisque le D.O.G.E. sera un organisme de conseil externe et non une agence gouvernementale), mais aussi en termes de réglementations favorables pour ses entreprises aux intérêts incroyablement ramifiés (espace, défense et télécommunication avant tout).

Mais ce n'est pas tout. Musk a contribué à introduire un certain nombre d'éléments et de sujets nouveaux dans la campagne de Trump, mais aussi dans les programmes, la culture, la rhétorique et la perspective de la droite américaine.

L'exaltation de la liberté d'expression, même au prix du franchissement des traditionnelles lignes rouges du politiquement correct, le rejet radical de l'establishment sous ses multiples formes, de la bureaucratie étatique au rôle des syndicats, en passant par l'industrie traditionnelle, le monde de la finance et bien sûr les médias (et les médias sociaux).

**Les autres personnalités à surveiller **Une autre personnalité de premier plan est Robert Kennedy Jr. à qui Trump entend confier le rôle de secrétaire à la Santé et aux Services sociaux des États-Unis. Traditionnellement proche des positions conspirationnistes et anti-vaccins, le neveu du Président démocrate John Fitzgerald Kennedy a déjà exprimé la volonté de démanteler la structure sanitaire américaine et de la reconstruire dans des directions contestables (du moins d'un point de vue scientifique).

Enfin, deux autres personnes, peut-être moins connues, méritent l'attention. Il s'agit tout d'abord de Susie Wiles, sa stratège en chef pendant la campagne électorale, que Trump a publiquement remerciée, la plaçant ainsi au même niveau d'importance que Musk. C'est un personnage très puissant et peu connu qui continuera à jouer un rôle clé dans la prochaine administration puisqu'elle sera le nouveau chef de cabinet de la présidence (elle sera la première femme à occuper ce poste très élevé et sensible).

Le deuxième personnage est Joe Rogan, youtuber et présentateur d'un podcast (« The Joe Rogan Expérience ») très connu aux États-Unis, où il compte plus de 40 millions de followers (c'est-à-dire une audience bien plus importante que celle de presque toutes les grandes émissions télé).

Dans les derniers jours de la campagne, Trump a accordé une interview à Rogan, qui lui a rendu son soutien précieux en faisant basculer une partie du jeune électorat dans le camp républicain qui ne s'informe que via les réseaux sociaux.

Rogan est largement suivi et vénéré comme un gourou par son public. C'est un personnage controversé parce qu'il a diffusé à plusieurs reprises des théories anti-vax et qu'il est, en général, un fervent partisan de l'« inconfort politique ».

Avec d'autres influenceurs numériques qui ont soutenu Trump, Rogan représente un courant de pensée très en vogue sur le web : une sorte de droite libertaire, qui critique les positions « progressistes » au sens classique et en particulier l'idéologie « Woke ».

**Le nouveau monde au service de Trump **Rogan est le représentant d'un nouveau monde qui va au-delà du discours public véhiculé par les médias de masse traditionnels, que Trump a su attirer et utiliser. C'est un monde qui inclut, sans surprise, le monde des cybermonnaies et de la technologie blockchain. Trump a rencontré à plusieurs reprises les principaux représentants de ce secteur et leur a promis qu'il n'imposerait pas de réglementations restrictives.

Il s'agit d'une industrie dont le but ultime est de disrupter le système basé sur les banques centrales, de construire un système monétaire complètement nouveau, géré de manière diffuse et décentralisée, qui donne donc un pouvoir absolu aux utilisateurs (c'est-à-dire aux citoyens). L'idée est de fournir un instrument de démocratie directe, non filtrée et authentique.

Malgré cela, l'ambivalence du message trumpien est également évidente ici : les nouvelles instances financières l'ont soutenu, mais les banques et les entreprises traditionnelles ont également célébré le retour de Trump, qui a promis de réduire encore les impôts sur leurs bénéfices.

Il est encore tôt pour essayer de comprendre comment vont se combiner les différents éléments du projet politique que Trump a construit et gagné.

D'un côté, il y a les promesses les plus simples et les plus radicales : déportation de masses de migrants illégaux, relance de l'économie en baissant les impôts et en redonnant du pouvoir d'achat aux familles souffrant de la forte inflation, ou en donnant une liberté totale aux exploitations pétrolières, par exemple. De l'autre côté, il y a les promesses plus disruptives, comme celle d'Elon Musk sur la restructuration de l'appareil fédéral.

L'Amérique a une fois de plus prouvé qu'elle était capable de surprendre et de tracer de nouvelles voies. Cette fois avec un mélange inédit de conservatisme et d'élan visionnaire vers l'avenir, entre nostalgie (presque réactionnaire) et ouverture à l'inconnu.

L’États-Unis restent le laboratoire de la démocratie occidentale, qui sera de plus en plus observé.